"Et pourtant elle tourne!" - "Und sie bewegt sich doch!" - " E pur si muove!" - "E tuttina sa mova ella!" / Galileo Galilei
La Suisse, bastion anti-keynésien PDF Print E-mail
Written by Serge Maillard   
Thursday, 08 October 2009 09:41

Crise économique Invité à l’Institut National Genevois, l’historien Sébastien Guex a fait le point sur la réception des théories de Keynes auprès des élites helvétiques

 

keynes

En période de crise, les remèdes anti-cycliques de John Maynard Keynes font un retour en force surprenant. Les plans de relance faramineux lancés par les gouvernements américains ou chinois en sont une illustration éclatante. L’ultralibéralisme de ces trois dernières décennies semble soudainement remis au placard. Même un économiste de la trempe de Jeffrey Sachs, guère connu pour ses penchants keynésiens, a appelé Barack Obama à l’augmentation de l’imposition fiscale pour mener une relance par la demande.

 

 

La Suisse, elle, reste en marge de ce mouvement. C’est du moins l’analyse du professeur Sébastien Guex, spécialiste du secret bancaire. Invité à l’Institut National Genevois, l’historien a dressé un tableau de la réception des idées de Keynes auprès des autorités politiques et économiques helvétiques au cours du 20e siècle. La Suisse s’est révélé « un des pays les plus réfractaires » à ces théories, persévérant à mener une politique de relance classique par l’offre en période de crise. Pour preuve, le faible plan de relance actuel, une « plaisanterie » pour de nombreux économistes, représentant 2% seulement du PIB, à comparer aux 7% américains.

 

Le phénomène d’ « imperméabilité » à Keynes n’est pas nouveau : il a été constant tout au long des crises du siècle passé. Pour saisir ce rejet, l’historien avance quatre arguments. Le dogme du franc fort et stable, en premier lieu, préservant une place financière locale attractive et les investissements d’une industrie tournée vers l’étranger. La faible implantation en Suisse de la social-démocratie ensuite, « vraie force motrice du keynésianisme ». Egalement invoqué, l’état intact de l’appareil de production et de l’infrastructure au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Enfin, des facultés universitaires acquises à l’orthodoxie libérale.

 

Pour illustrer sa thèse, le professeur chemine à travers les grandes crises du 20e siècle : celles de 1920-23, de 1930-37, de 1974-77 et la crise actuelle. Un constat émerge de ce parcours : la Suisse ne s’est jamais départie d’un pragmatisme à toute épreuve lors de turbulences économiques, mais en faisant preuve de beaucoup d’improvisation et sans mener de politique mûrement réfléchie. Le dogme du franc fort a été plus fort que tout autre considération, conduisant à des politiques classiques et austères de déflation : ainsi, l’endettement suisse a diminué au plus fort de la Grande Dépression !

 

Priorité à toujours été donnée à l’équilibre budgétaire. La crise de 1920-23, très peu connue, brève mais brutale, en est une illustration. Face à l’effondrement du mark allemand, du franc français et de la lire italienne, le gouvernement suisse élève les barrières tarifaires pour empêcher l’afflux de produits étrangers bon marché et diminue en parallèle les dépenses publiques afin de résorber les déficits budgétaires. Grâce à sa stabilité dans la tourmente générale, le franc suisse devient une valeur-refuge et la Confédération une place financière de premier plan pour les capitaux étrangers. C’est également à cette époque que l’agriculture suisse, hors de prix, devient la plus subventionnée au monde.

 

La Grande Dépression touche la Suisse plus tard que le reste du monde, mais elle y demeure plus longtemps, entre 1930 et 1937. Le chômage de longue durée et la pauvreté font leur retour : un quart des enfants suisses souffre de rachitisme. Face à la crise, le Conseil fédéral ne déroge pas à sa règle d’or : l’austérité budgétaire procyclique. Un « interventionnisme sélectif » est certes mené en faveur d’industries vitales pour l’économie (horlogerie, machines, textiles), mais il se révèle très limité. Une fronde interpartis gronde : l’ « initiative de crise » prévoyant de grands travaux publics et l’expansionnisme budgétaire enflamme le débat au sein de la Confédération. Le Conseil fédéral mène une campagne acharnée contre cette initiative, qui sera rejetée à une faible majorité par le peuple.

 

Les Trente Glorieuses de l’après-guerre constituent l’âge d’or du keynésianisme. Leur fin au milieu des années 1970 marque un très grand choc pour la Suisse comme le reste du monde occidental. Durant cet âge d’or, les dépenses budgétaires atteignent des sommets aux Etats-Unis ou en Allemagne. En Suisse en revanche, rien de tout cela : le taux d’intérêt est élevé pour maintenir un franc fort. La crise sera principalement évacuée par l’exportation du chômage vers l’Espagne ou l’Italie. Jusqu’à la crise actuelle, la Confédération n’a pas dérogé d’un iota à ce dogme central. Keynes n’est toujours pas à l’ordre du jour.

 

Au final, il semblerait cependant permis d’arguer du « miracle suisse » pour justifier la position réfractaire des élites helvétiques face aux théories de Keynes. Après tout, le pays ne s’est-il pas mieux sorti d’affaire que la plupart de ses voisins au 20e siècle ? « Ce serait adopter une position téléologique inacceptable pour l’historien », rétorque Sébastien Guex. Le déterminisme est à rejeter, car « le succès économique est le produit et non la cause des politiques menées ». On ne peut expliquer le passé par le futur. Les années 1930 ont été celles du « grand choix » entre orthodoxie libérale et keynésianisme pour les Etats occidentaux. Celui de la Suisse est on ne peut plus clair. Il s’est maintenu – fermement - jusqu’à nos jours. 

 

Serge Maillard

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Last Updated on Thursday, 08 October 2009 09:53