En retraçant l’histoire de civilisations majeures ayant brutalement périclité, Courrier International nous invite à réfléchir sur notre mode de vie actuel

Pour son dernier numéro annuel, Courrier International ne mise pas sur l’optimisme. Le journal s’interroge sur la survie de notre civilisation occidentale, après 600 ans de suprématie depuis la Renaissance, un laps de temps que n’ont pas dépassé les grandes civilisations nous ayant précédés : Romains, Mayas, Khmers... Victimes de nos excès et de notre manque de réactivité, nous nous trouvons face à un dilemme. Comme le relève l’historien britannique Michael Coe, « nous avons le choix entre laisser la situation se détériorer et trouver des solutions : la science nous donne ce choix, mais il faudra de la volonté de la part des gouvernants comme des citoyens». Leçons à retenir de la part de nos illustres et sanglants ancêtres mayas et khazars ou de nos contemporains pygmées. A leur insu, comme il se doit.
En ce qui concerne les Mayas, il semble que leur chute ait été la conséquence d’un système économique qui ne fonctionnait plus, ayant épuisé trop de ressources, ce qui s’avérait intenable sur le long terme. Une thèse qui invite facilement à établir des parallèles avec le présent : le pas est franchi par le spécialiste de la civilisation maya David Webster, qui insiste sur la « magie moderne » (et destructrice) qu’est le culte de l’argent et de l’innovation. Cette divination irrationnelle, qui fait feu de tous bois en cette période de crise, nous aveuglerait face aux dangers actuels par une foi trop grande dans la résilience inhérente à notre société. Et le spécialiste de prendre le cas Enron comme exemple emblématique d’une civilisation en déliquescence.
Les Kazhars constituent un cas unique et quelque peu oublié de l’histoire des civilisations : une puissance impériale de confession judaïque. Nomades turcophones établis entre mer Noire et mer Caspienne et entre les axes fluviaux de la Volga et du Don, les élites kazhares se sont converties au judaïsme en 740, à la suite de l’émigration de nombreux Juifs chassés de Byzance par l’Empereur Léon III. La répression confessionnelle peu avoir, dans l’histoire des migrations des peuples, des effets inattendus. Le judaïsme devient religion officielle vers 810, par la force : tout « rebelle » se proclamant d’une autre confession est déclaré esclave du roi. Forts de leur nouvelle foi, les souverains kazhars se lancent dans des guerres d’expansion contre les Slaves et occupent Kiev, la « mère des villes russes ». Leur civilisation demeurera mystérieuse jusqu’à la découverte en 1934 des ruines de la forteresse de Sarkel. Mais c’est surtout grâce aux fonds provenant d’Israël que des recherches approfondies ont pu être récemment entreprises. La civilisation kazhare, comme de nombreuses autres, a pu être sauvée des oubliettes de l’histoire mais constitue une llustration supplémentaire des bouleversements brutaux qui peuvent affecter une civilisation florissante.
Plus proches de nous temporellement mais à des années-lumière de nos pratiques quotidiennes, une autre civilisation nomade : les Pygmées (Baka de leur vrai nom). Ceux-ci, comptant parmi les ethnies les plus anciennes du continent africain, sont sous la menace de la déforestation et de la destruction d’un mode de vie inadapté à l’administration « moderne » des Etats africains. Ils ne possèdent souvent même pas le rang de citoyen car – illettrés, vivant en communauté et en confrontation avec les Bantous- ils sont dans l’impossibilité de déposer une demande de carte d’identité auprès de leurs autorités. Comme pour de nombreux autres ravages causés par l’exploitation des ressources, un soutien aux Pygmées s’est institué autour d’organisations comme « Plan International », « Recherche actions concertées Pygmées » ou encore le « Centre d’action pour le développement durable des autochtones pygmées ».
Encourager l’investissement réfléchi plutôt que la spéculation irrationnelle et la prise de risque immédiate ; reprendre les rênes d’une économie qui doit être au service de l’homme ; privilégier le capital naturel sur le capital financier ; coopérer au niveau supranational (UE, ONU) pour résoudre des problèmes sans frontières ; universaliser des technologies permettant le développement humain et le respect de la biodiversité... Telles se dessinent quelques leçons à tirer de nos prédécesseurs si nous ne voulons pas figurer auprès de nos successeurs comme le dernier modèle en date d’une civilisation phagocytée par une confiance excessive en soi.
Serge Maillard
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